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10 ans après : l’héritage des Guardian Angels en Suisse romande


Il y a maintenant plus de dix ans, une initiative citoyenne a suscité un vaste débat dans toute la région lémanique, en particulier à Genève et à Lausanne. À cette époque, avec un groupe de bénévoles, nous avons lancé des patrouilles inspirées du mouvement international des Guardian Angels.


Beaucoup en ont entendu parler. Beaucoup ont commenté. Beaucoup ont jugé. Mais peu connaissent réellement le fond de l’histoire, les intentions de départ, les obstacles rencontrés, les pressions exercées en coulisses, et surtout l’héritage concret que cette aventure a laissé derrière elle.


Aujourd’hui, dix ans après, il me paraît important de revenir sur cette période avec recul, honnêteté et sérénité.



Que sont les Guardian Angels ?




Les Guardian Angels sont un mouvement citoyen né à New York en 1979 sous l’impulsion de Curtis Sliwa. À l’origine, il s’agissait d’une réponse à une insécurité devenue insupportable dans certains quartiers et dans les transports publics. Des citoyens bénévoles ont alors décidé d’agir, non pas pour se substituer à la police, mais pour apporter une présence visible, rassurante et disciplinée dans l’espace public.




Leur identité repose sur quelques principes simples : présence dissuasive, prévention, médiation, protection des plus faibles, et remise des fauteurs de troubles aux autorités lorsque cela s’avère nécessaire. Les Guardian Angels ne sont pas nés d’un fantasme de milice ou de justice parallèle. Ils sont nés d’un besoin de terrain, d’une volonté de servir, et d’une discipline stricte.


Dans mon parcours, j’ai même eu l’honneur de rencontrer à New York Curtis Sliwa lui-même, le fondateur du mouvement. Cette rencontre a renforcé ma compréhension de l’esprit réel des Guardian Angels : responsabilité, courage, retenue et engagement au service de la population. C’est aussi ce qui m’a convaincu que cette philosophie pouvait avoir du sens dans un autre contexte, ici, en Suisse romande.



Pourquoi lancer cela en Suisse romande ?



À cette époque, il existait sur le terrain un malaise réel. Beaucoup de citoyens ressentaient une forme d’insécurité dans certains secteurs, notamment la nuit. Les discours officiels ne reflétaient pas toujours ce que vivaient réellement les gens. Il y avait, selon moi, des manquements, des zones de tension, et parfois un déficit sécuritaire que beaucoup constataient sans oser le dire ouvertement.


L’idée n’a jamais été de nuire à la police, ni de la critiquer gratuitement, ni encore moins de prétendre faire son travail. Mon intention a toujours été d’aller dans un but de compréhension, d’accompagnement, d’observation et, à ma manière, de contribution. Il s’agissait de mettre en lumière une réalité de terrain, pas de salir une institution.


C’est précisément pour cela que cette initiative a provoqué un tel choc : parce qu’elle touchait un point sensible. Elle révélait publiquement des choses que certains voyaient déjà, que certains policiers savaient eux-mêmes, mais qu’il n’était pas facile d’avouer ou d’assumer au grand jour.



Un débat bien au-delà de Genève et Lausanne




Ce qui s’est passé à l’époque a largement dépassé le cadre d’une simple patrouille citoyenne. Le débat s’est étendu à toute la région bordant le lac Léman. Genève et le canton de Vaud ont été particulièrement concernés. L’initiative est devenue un vrai sujet de société.


J’ai été interviewé à la télévision, notamment à la RTS. Mon nom et les Guardian Angels ont été relayés dans plusieurs journaux, dont la Tribune de Genève, 24 Heures, Le Matin et d’autres médias encore. Des journalistes de tous bords m’ont contacté. Des partis politiques aussi. Même au sein du Parlement, il y avait des personnes favorables et d’autres farouchement opposées à cette démarche. Des débats ont été organisés dans les journaux. L’opinion publique s’est exprimée.


Et il faut le dire clairement : le public, dans sa majorité, était favorable aux Guardian Angels. Beaucoup de citoyens comprenaient la démarche. Beaucoup y voyaient une action courageuse, utile, symbolique, et surtout un signal fort envoyé à une époque où certaines réalités sécuritaires préoccupaient réellement la population.




Des réactions opposées jusque dans la police


Au sein même de la police, les réactions ont été contrastées. Certains ont très mal vécu cette initiative, parce qu’elle mettait en lumière ce qui ne pouvait pas être dit trop ouvertement. Elle obligeait à regarder certaines failles, certaines limites, certains manques. Cela a créé de la frustration, parfois de la crispation, parfois des tentatives de pression.


Mais il y a eu aussi, et cela doit être dit, des policiers très contents de cette initiative. Certains ont compris qu’elle permettait de faire émerger des problèmes réels. Certains y ont vu un électrochoc utile. Certains ont reconnu que cela a contribué à faire bouger des lignes, à ouvrir le débat, à amener des mesures, à renforcer certains dispositifs et à pousser la réflexion sur les moyens à disposition.


Avec le recul, je suis convaincu que cette aventure a contribué, à sa manière, à l’évolution de certaines réponses sur Lausanne et plus largement dans la région. Elle a participé à une prise de conscience. Elle a soutenu l’idée qu’il fallait plus de présence, plus d’écoute, plus de médiation, plus de moyens.



Une affaire judiciaire qui s’est terminée par un non-lieu


Il faut aussi rappeler un point essentiel, car il fait partie de la vérité historique. Un parcours juridique a été engagé contre la police de Lausanne, et cette affaire a abouti à un non-lieu. Cela compte, parce que cela montre que tout ce qui s’est dit à l’époque ne correspondait pas toujours à la réalité.


De mon côté, malgré toutes les critiques, malgré les accusations, malgré les interventions sur le terrain, je n’ai jamais reçu aucune condamnation. Et cela alors même que les patrouilles sont intervenues à plusieurs reprises, et qu’à plusieurs reprises des personnes ont été remises aux autorités.



Il n’y a jamais eu de suite juridique contre moi pour ces actions. Jamais. Au contraire, il y a aussi eu des félicitations. Cela mérite d’être rappelé, parce que beaucoup parlent sans connaître les faits, ni leurs aboutissants.



Une ligne de conduite claire : retenue, cadre, responsabilité



Les Guardian Angels n’ont jamais eu pour vocation d’employer la violence gratuitement ou de sortir de leur cadre. La règle était claire : ne jamais utiliser plus de force que nécessaire. Protéger, contenir si besoin, remettre aux autorités, puis se retirer.


Cette expérience de terrain a été pour moi un fabuleux laboratoire technique. Elle m’a permis de confronter la théorie à la réalité. Elle m’a permis de tester, en conditions réelles, la pertinence de certaines techniques de self-défense, et aussi de mieux mesurer leurs limites. En particulier, elle m’a aidé à comprendre les limites de certaines approches du Krav Maga lorsque la question pénale, la proportionnalité de la force, la responsabilité juridique et la réalité d’une intervention concrète entrent en jeu.


On peut enseigner beaucoup de choses dans une salle. Mais la rue, elle, vous oblige à une autre vérité. Une vérité technique, humaine, psychologique et pénale.


Ce que cette aventure m’a appris


Cette période m’a profondément transformé. Elle m’a appris que la technique n’a de valeur que si elle s’inscrit dans un cadre légal, éthique et responsable. Elle m’a appris que le courage ne consiste pas seulement à intervenir, mais aussi à savoir jusqu’où ne pas aller. Elle m’a appris qu’on peut avoir raison sur le fond et pourtant déranger énormément parce qu’on met à jour ce que d’autres préfèrent taire.


C’est aussi ce parcours qui m’a fait apprécier encore davantage le BRICPOL, la Brigade de compétition policière, un système spécialement étudié pour l’intervention des policiers . J’y ai trouvé une approche plus réaliste, plus cohérente avec le terrain, plus adaptée à la responsabilité des intervenants, et surtout plus en phase avec ce que j’avais observé dans la réalité.


Après l’obtention de mon diplôme d’instructeur chef, j’ai eu l’honneur de devenir coordinateur international du BRICPOL. À partir de là, mon engagement s’est poursuivi autrement : non plus seulement dans la présence citoyenne, mais aussi dans la formation, l’accompagnement et la transmission à plus grande échelle. J’ai voulu partager cet outil à travers le monde, précisément parce que mon expérience de terrain m’avait montré à quel point il était nécessaire de former avec sérieux, avec rigueur, et avec conscience des responsabilités.




Le plus important : les choses ont bougé



Au fond, c’est peut-être cela qu’il faut retenir avant tout.


Oui, cette initiative a divisé.

Oui, elle a dérangé.

Oui, elle a provoqué des débats, des oppositions, des pressions.

Mais le plus important, c’est que les choses ont bougé.


J’ai, à ma manière, mis un grand coup de pied dans la fourmilière sécuritaire. Et beaucoup de choses ont suivi. Des réflexions ont été ouvertes. Des mesures ont émergé. Des dispositifs ont évolué. Des consciences ont été réveillées. Même ceux qui étaient contre ont dû se positionner. Même ceux qui voulaient minimiser ont dû répondre.


Et parfois, dans une société, c’est déjà énorme.



Dix ans après, que reste-t-il ?



Dix ans après, il reste des articles, des photos, des souvenirs, des débats, des traces médiatiques. Mais au-delà des archives, il reste surtout un héritage.


L’héritage d’un moment où des citoyens ont osé poser une question que beaucoup évitaient.

L’héritage d’une époque où il a fallu bousculer les habitudes pour que certains regards changent.

L’héritage d’une expérience qui a permis de faire avancer la réflexion sur la sécurité, la prévention, la médiation, l’usage de la force et la responsabilité.


Je ne retiens pas d’abord la polémique. Je retiens le mouvement.

Je ne retiens pas d’abord les critiques. Je retiens ce qui a été mis en route.

Je ne retiens pas d’abord les oppositions. Je retiens ce qui a évolué.


Et je suis heureux qu’avec le temps, mon engagement ait pu continuer autrement, notamment à travers le BRICPOL, dans une logique de soutien, de formation et d’aide au monde policier d’une autre manière.



Conclusion




Les Guardian Angels n’étaient pas un caprice, ni une provocation gratuite, ni une posture. Ils ont été une réponse, une expérience, un révélateur et un tournant.


Pour beaucoup, ce fut une controverse.

Pour moi, ce fut une mission.

Et avec le recul, je peux le dire sereinement : cela a servi.


Parce qu’au final, au-delà du bruit, au-delà des titres, au-delà des tensions, l’essentiel est là :


les choses ont bougé.


Marco Garcia Gonneau, le 5eme élément.

 
 
 

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