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Seule face au tatami


Le dojo est vide.Les tatamis sont encore tièdes sous mes pieds.Il flotte dans l’air l’écho des efforts, des entraînements assidus, des chutes, des respirations haletantes de mes élèves.

Puis le silence.


Les lumières bourdonnent doucement.Et je reste là.


Seule.


Quand j’ai commencé les arts martiaux, je suis entrée dans une famille.Il y avait les débutants maladroits, les anciens inspirants, les rires dans les vestiaires, les regards admiratifs tournés vers le maître.


Tout est simple quand on était élève.

On arrive . On salue. On apprend.


Le dojo existe déjà. L’enseignement est structuré.Quelqu’un porte la responsabilité.

Nous, nous portons seulement notre progression.

On était guidés. Protégés. Portés.


Puis les années passent. Les ceintures s’assombrissent. Les grades s’enchaînent.Les responsabilités approchent sans qu’on les voie vraiment venir.


Et un jour, on devient Shifu, Sensei à son tour.

C’est un honneur immense. Une reconnaissance. Une fierté profonde.


Mais personne ne parle vraiment de ce qui vient avec.

Pour la première fois, on se tient face aux élèves. Tous les regards tournés vers nous. On devient celui ou celle qui montre la voie.


Mais on ne la parcourt plus de la même manière.

On ne doute plus à voix haute. On ne tâtonne plus librement. On ne peut plus s’effondrer au milieu du tatami.


On doit être stable. Un pilier ne tremble pas.

Ou du moins… pas en apparence.


Il y a cette pression invisible :ne pas se tromper,ne pas hésiter,ne pas montrer qu’on ne sait pas.

Illusion dangereuse.

Car un bon Shifu, un bon Sensei continue d’apprendre. Mais il apprend souvent seul.


Puis viennent les réalités que l’élève ne voit jamais.

Les factures. La gestion du lieu. Les assurances. Les imprévus.

Les heures passées à organiser des stages, contacter des intervenants, réserver des salles, communiquer, motiver.


On veut offrir le meilleur. On veut que chacun progresse. On veut créer des opportunités.

Comme un parent qui prépare l’avenir de ses enfants.


Et parfois, peut-être trop souvent… peu répondent présent.

On investit du temps, de l’énergie, du cœur et seuls quelques élèves suivent.


On sourit. On comprend. Mais à l’intérieur, une petite fissure apparaît.

Sommes-nous trop exigeants?

Trop ambitieux ?

Pas assez inspirants ?


Les critiques, elles, trouvent toujours leur chemin. Au moindre faux pas, elles frappent comme des coups rapides et précis.


Et le doute s’installe dans le silence du dojo vide.

Qui guide le guide ? À qui confier ses incertitudes ?

Comment continuer à progresser quand on passe son temps à corriger les autres ?

On ne s’entraîne plus comme avant. On observe plus qu’on ne pratique. On explique plus qu’on n’expérimente.


Alors parfois, j’ai besoin de redevenir élève. D’enfiler ma ceinture sans responsabilité. De me laisser corriger. De ressentir à nouveau l’humilité de l’apprentissage.

C’est vital.

Car plus on monte, moins on reçoit de retours sincères. Plus on incarne la solidité. Plus on masque ses propres failles.

Un Sensei, un Shifu rassure.

Mais qui rassure le Sensei ? Qui enlève les doutes du Shifu.

Oui, parfois le Sensei se sent seul.

Pas isolé. Pas abandonné.

Mais seul dans le poids des décisions. Seul dans les responsabilités. Seul face au doute silencieux.

Et pourtant…


Être Shifu, Être Sensei.

C’est vivre à travers ses élèves. C’est transmettre quelque chose qui nous dépasse. C’est devenir un maillon d’une lignée plus grande que soi.

C’est vivre leurs défaites. Et surtout leurs victoires.


C’est se remémorer son propre chemin à travers le leur. Et lorsqu’un élève nous dépasse, c’est sans doute la plus grande des fiertés.


La solitude fait partie du chemin.

Elle n’est pas une punition. Elle est le prix de la transmission.


Mais elle ne devrait jamais devenir un mur.

Car un club n’est pas une entreprise.C’est une famille.

Et une famille soutient.


Chaque aide logistique.

Chaque présence à un stage.

Chaque mot d’encouragement.

Chaque geste discret compte.


Moi, je suis prête à me battre pour mes élèves en tant que Shifu. Prête aux sacrifices nécessaires pour mener mes élèves plus loin que je ne suis allée.


Et je suis prête à me battre pour mon Sensei. Pour notre club. Pour nos élèves.


Je suis prête à donner de mon temps, de mon énergie même lorsque la fatigue s’invite. Parce que j’y crois, parce que j’y vois tout le bien, toutes les victoires.

Parce que la transmission n’est jamais l’affaire d’une seule personne.

La solitude du Shifu, du Sensei s’allège lorsque les élèves deviennent des alliés.


Le dojo est peut-être vide à la fin du cours.

Mais si le cœur du groupe reste uni, alors le Sensei ne sera jamais vraiment seul.


Parce que dans les arts martiaux, nous ne sommes pas seulement des élèves et un maître.

Nous sommes une famille.

Et une famille se tient debout ensemble, dans toutes les difficultés.


© Sensei Denise Sulca, le 5ème élément.



 
 
 

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